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La Croix, 28 septembre 2004
Nourrir les hommes en préservant la
planète. Quarante après le lancement de la révolution
verte, un nouvel effort agricole est aujourd'hui nécessaire
devant l'accroissement démographique. Par LAURENT D'ERSU.
La course de vitesse entre croissance démographique et production
alimentaire n'est pas près de s'arrêter. Pour nourrir
six milliards d'humains aujourd'hui contre quelque trois milliards
dans les années 1950, l'agriculture s'est déjà
profondément transformée. Dans les pays en développement,
qui accueillent l'essentiel des nouveaux habitants de notre planète,
ce fut, hier la " révolution verte ". En s'appuyant
sur des variétés au rendement amélioré,
sur l'irrigation et l'utilisation d'engrais et de pesticides, l'Asie
et l'Amérique latine ont mis fin aux principales famines et
pénuries alimentaires qui les frappaient. Mais ce modèle
a mal fonctionné en Afrique, et a atteint ses limites ailleurs,
notamment en raison de son impact sur l'environnement. Pour accueillir
les trois milliards d'habitants supplémentaires attendus dans
les cinquante prochaines années et améliorer le sort
des 800 000 qui sont aujourd'hui sous-alimentés, il va falloir
faire aussi bien que la révolution verte en termes de rendement,
mais en évitant ses travers : l'épuisement et la salinisation
des terres, la pollution et la raréfaction de l'eau. "
Comment, sachant que les gains en surfaces nouvelles seront de plus
en plus difficiles, pourra-t-on accroître significativement
les rendements - c'est-à-dire en Afrique les doubler ou les
tripler - si les techniques de la révolution verte ne sont
plus rentables et si, de surcroît, elles posent de difficiles
problèmes environnementaux ?", s'interrogeait en 2002,
à la veille du sommet de Johannesburg sur le développement
durable, Michel Griffon conseiller pour le développement durable
au Centre de coopération internationale en recherche agronomique
pour le développement (Cirad).
On connaît aujourd'hui les causes de la stagnation du rendement
agricole, et elles sont en partie environnementales. " Les agriculteurs
épandent dans leurs champs des eaux de plus en plus polluées
et salées, explique Florent Maraux, chercheur invité
à l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture
(FAO). Résultat : chaque année, des milliers d'hectares
deviennent incultes. Et pour lutter contre ce phénomène,
les agriculteurs utilisent de plus en plus d'eau, ce qui entraîne
vers les nappes phréatiques des éléments indésirables.
" Ces nappes sont quant à elles surexploitées par
l'irrigation et parfois polluées par les intrants chimiques,
notamment dans le cas de l'agriculture périurbaine qui abuse
des engrais.
Pour contrer l'épuisement des terres et augmenter leur production,
les agriculteurs des pays en développement recourent, quand
c'est possible, au défrichage, car les modèles ancestraux
de jachère et de culture sur brûlis ont un rythme trop
lent. " Au Burkina Faso, les paysans disent que " la terre
est finie " explique Jean-Louis Chaléard, géographe,
professeur à l'université Paris-I. L'urbanisation fait
que les agriculteurs ont du mal à dégager des surplus
pour nourrir ceux qui ne travaillent pas la terre, et faute d'accès
à la traction attelée et aux engrais, la seule réponse
à leur disposition est l'extension des superficies cultivées.
"
La quêté de nouvelles terres se fait notamment aux dépens
de la couverture forestière. Selon, la FAO, la superficie des
terres agricoles dans les pays en développement, Chine exclue,
devra passer de 76 0 millions à 850 millions d'ici à
2010 pour satisfaire une conséquence du transfert du nord vers
le sud de techniques comme le labour avec disquage, inadapté
aux sols soumis à des conditions climatiques extrêmes.
S'iI faut limiter l'extension des terres cultivées et freiner
la déforestation en zone tropicale humide, l'agriculture devra
accroître ses rendements. Pour ce faire, elle aura à
s'appuyer sur des techniques moins polluantes et moins onéreuses
que la révolution
Verte, qui fut largement dépendante d'aides étatiques
aujourd'hui déclinantes. C'est en fonction de cette nouvelle
équation qu'a été théorisée au
milieu des années 1990 la " révolution doublement
verte". Celle-ci entend répondre à l'accroissement
des besoins humains tout en assurant la viabilité des écosystèmes.
Cela passera par une intensification des fonctions naturelles des
écosystèmes permettant d'améliorer la fertilité,
d'économiser l'eau, et de mieux maîtriser les maladies
et les ravageurs. Ce schéma n'exclut pas un recours aux intrants
chimiques, mais leur préfère une "ingénierie
écologique " plus respectueuse de l'environnement. Elle
repose notamment sur des techniques de semis directs sur couverture
végétale, dans lesquelles la semence est placée
directement sur le sol, qui n'est jamais travaillé. D'autres
techniques se développent, permettant la culture successive
de plusieurs céréales dans un même champ, ou associant
deux activités (riziculture et pisciculture, agriculture sous
couvert forestier).
Pour nourrir la planète, la question du recours aux organismes
génétiquement modifiés (OGM) se pose évidemment,
mais dans un contexte bien différent des pays développés.
En effet, les pays du Sud recèlent les espèces sauvages
apparentées aux plantes cultivées, ce qui accroît
le risque de dissémination des gènes modifiés,
avec des conséquences difficilement prévisibles. En
outre, les paysans de ces pays utilisent comme semences une partie
de leur récolte précédente, ce qui est problématique
dans le cas d'OGM.
A la différence de la révolution verte, la " doublement
verte" prend comme point de départ la diversité
des écosystèmes et propose des solutions adaptées
aux situations locales. Cela devrait passer par une utilisation moins
systématique des variétés améliorées.
Celles-ci " ne répondent pas à toutes les questions,
car elles nécessitent tout un accompagnement, notamment en
matière d'accès aux intrants, note Jean-Louis Pham,
chercheur à l'Institut de recherche pour le développement
(IRD). Dans les, environnements homogènes et favorables, elles
ont un avantage. Mais beaucoup d'arguments plaident aussi en faveur
du maintien des variétés locales in situ, plutôt
que dans des banques de gènes ". La FAO a d'ailleurs choisi
cette année comme thème de la Journée mondiale
de l'alimentation, le 16 octobre, " la biodiversité au
service de la sécurité alimentaire ". L'organisation
estime que les trois quarts environ de la diversité génétique
agricole ont disparu au cours du siècle dernier.
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