|
REVUE DE PRESSE
La Croix, 16 novembre 2004 - Les grandes
menaces qui pèsent sur les sols
Les vers de terre, véritables « ingénieurs
du sol ». Par MARIE VERDIER.
Ce sont d'insatiables et inépuisables tubes digestifs. Les vers
de terre peuvent avaler jusqu'à 400 tonnes par hectare et par an !
En dix ans, ils sont capables de digérer l'intégralité de la couche
arable d'un sol sur 25 centimètres de profondeur. Les populations
de lombriciens ‑ il existe une centaine d'espèces en France
‑ ingèrent et malaxent sans relâche la litière végétale en décomposition
à la surface du sol et la rejettent sous forme de boulettes fécales,
aussi bien à la surface du sol sur lequel apparaissent ces « turricules
» ou plus en profondeur dans leurs galeries. Ils brassent ainsi la
matière organique et la matière minérale du sol. « Ils créent des
complexes organo‑minéraux sous forme de microagrégats, le meilleur
du sol. C'est ce qui lui donne sa structure grumeleuse», explique
le spécialiste de la faune du sol Daniel Cluzeau, du laboratoire écosystèmes,
biodiversité, évolution, du CNRS et de l'université de Rennes I.
Le ver de terre, objet d'étude insolite, est, ces toutes dernières
années, source d'un véritable intérêt scientifique. Il faut dire qu'à
mesure qu'il disparaît des sols de France, on lui prête un rôle de
plus en plus décisif dans leur bonne santé. Une prairie permanente
non traitée abrite 150 à 300 individus au mètre carré, appartenant
à une dizaine d'espèces différentes de lombriciens, soit une tonne
à 2,5 tonnes de vers de terre par hectare. Dans un champ de céréales
ou un vignoble, soumis de longue date à une pratique agricole très
intensive, des reliquats de populations ‑ un à trois vers de
terre au mètre carré, soit 50 kg à l'hectare ‑ ont pu être recensés.
Le sol ayant une grande capacité d'amortissement et le réseau de
galeries pouvant perdurer une dizaine d'années après la disparition
des vers, l'ampleur du dommage n'est perceptible qu'à retardement.
Alors, « le jour où les problèmes apparaissent, l'état de dégradation
est très avancé», déplore Daniel Cluzeau. C'est qu'en quelques
années, l'aide des lombriciens est apparue décisive. Les plus petits
(les épigés), de moins de 5 cm, vivent à la surface et oeuvrent à
la fragmentation du couvert végétal. Les moyens (les endogés) mesurent
jusqu'à 20cm. Ils restent sous terre, se nourrissent de matière organique
déjà dégradée et creusent un réseau de galeries horizontales petites
et ramifiées. Et il y a les rois (les anéciques), les plus grands
vers de terre, de 10 à 110 cm, inégalables mineurs de fond, qui forent
des galeries verticales, jusqu'à trois mètres de profondeur, dans
un incessant va‑et‑vient entre les couches profondes et
la surface où ils viennent se nourrir la nuit pour échapper aux prédateurs
qui raffolent de cet apport en protéines.
Mais pire que les oiseaux, renards ou sangliers, la charrue est
leur ennemi numéro un. D'aucuns aujourd'hui renoncent au travail mécanisé
pour laisser oeuvrer ces ingénieurs du sol. Car l'architecture de
leurs galeries est un vrai don de la nature. Ce réseau de canalisations
‑ jusqu'à 500 m linéaires par mètre carré! ‑ assure à
la fois une respiration du sol et une bonne pénétration des eaux.
La porosité accroît la capacité de rétention de l'eau qui ne ruisselle
pas ni ne s'écoule trop vite en profondeur. La microflore a alors
le temps d'épurer l'eau avant qu'elle ne gagne les nappes souterraines.
Les racines des plantes sauvages ou cultivées se nourrissent des éléments
minéraux préparés par les lombriciens et profitent des galeries pour
pénétrer plus profondément dans le sol ; cela participe à l'approfondissement
de la couche arable.
La disparition de ces précieux architectes n'est cependant pas inéluctable.
En multipliant les pratiques positives –non retournement de la terre,
couvert végétal, limitation des intrants, etc., Daniel Cluzeau a
pu constater qu'au bout de quelques années, les populations résiduelles
de quelques unités de vers de terre au mètre carré pouvaient passer
à ‑quelques dizaines au mètre carré.
Faut‑il condamner la pratique du labour?
Guy Richard, directeur de recherche à l'Institut national de la recherche
agronomique
Recueilli PAR MARIE VERDIER
Au regard des nouvelles fonctions environnementales du sol (stockage
du carbone, préservation de la biodiversité, lutte contre l'érosion),
le labour systématique présente plusieurs inconvénients. Lors du labour,
il y a un retournement du sol, l'ensemble des résidus de la récolte
précédente (telle la paille de blé ou les feuilles de betterave) est
enfoui. La surface du sol, alors nu, se dégrade plus rapidement sous
l'action de la pluie, favorisant le ruissellement générateur d'érosion.
Il peut aussi se créer une «semelle de labour», c'est‑à‑dire
un tassement du sol à 30 centimètres de profondeur (là où les roues
du tracteur et la charrue prennent appui), limitant l'infiltration
de l'eau et la pénétration des racines. Inversement, s'ils restent
en surface, ces résidus de culture jouent un rôle protecteur contre
l'action de la pluie. En outre, ils servent de gîte et de couvert
à la faune du sol. Il est clair que l'enfouissement de cette nourriture
se traduit par une baisse quantitative des organismes vivants dans
le sol. De plus, l'action de retournement est préjudiciable aux vers
de terre. Enfin, le labour accélère la décomposition et la minéralisation
de la matière organique du sol. Le carbone stocké dans la biomasse
est alors plus vite relâché dans l'atmosphère. Pourtant, plusieurs
arguments ont longtemps plaidé en faveur du labour, notamment parce
que celui‑ci améliore la structure du sol et favorise son aération.
Même si l'on peut aujourd'hui obtenir des résultats comparables grâce
à de nouveaux outils de travail du sol profond, sans retournement.
Et, argument de poids, le retournement est un moyen mécanique de lutte
contre les adventices (les mauvaises herbes). Le non‑labour
s'accompagne d'un recours obligatoire aux herbicides, sauf à envisager
d'autres moyens de lutte. L'avenir réside certainement dans le bon
usage des périodes d'intercultures, c'est‑à‑dire dans
les cultures intermédiaires (céréales, moutarde colza, radis, etc.)
plantées après les récoltes d'été et qui ont uniquement vocation à
produire de la biomasse (il n'y a pas production de grain, la culture
étant détruite soit par le gel hivernal, soit par un herbicide).
Enfin, il convient d’étudier les meilleures rotations de culture,
certaines alternances étant naturellement favorables à la lutte contre
les adventices. La suppression du labour n'est donc pas une fin en
soi.
« La moitié des agriculteurs pourraient l'abandonner
»
Frédéric Thomas, agriculteur, directeur de la revue Techniques culturales
simplifiées.
Recueilli PAR MARIE VERDIER
À travers le labour systématique, les agriculteurs cherchent à la
fois à se débarrasser des débris végétaux et à obtenir une fertilisation
naturelle grâce à la consommation d'humus qui s'est transformé en
sels minéraux. Mais en oeuvrant ainsi, le sol surexploité finit par
s'appauvrir. On peut estimer aujourd'hui que quelque 10 000 agriculteurs
‑ dont les exploitations représentent environ 10 % des terres
cultivées ‑ ont décidé d'opter pour un abandon progressif du
travail du sol. Il faut alors plusieurs années avant que le sol ne
retrouve un bon niveau d'activité biologique grâce à l'adoption de
pratiques positives (couvert végétal, rotation des cultures, etc.).
Un agriculteur qui opte pour les techniques culturales simplifiées
réalise 20 à 40 % d'économie en coût de mécanisation (notamment sur
le poste carburant). Celui qui va plus loin et pratique le semis direct
arrive, lui, à diviser par deux sa consommation de carburant. Et cela
sans perte de productivité, si les techniques adoptées sont bien maîtrisées.
Les partisans du nonlabour arrivent aussi à diminuer les apports
d'engrais pour la fertilisation. Reste encore, il est vrai, à régler
le problème du recours aux produits phytosanitaires pour le désherbage.
Nous y travaillons. Des pays comme le Brésil, plus en avance que
nous, en utilisent peu. Nous avons donc devant nous une grande marge
de progrès. Cela devrait permettre d'envisager à terme une convergence
d'approche avec l'agriculture biologique. Malheureusement, ces techniques
sont discréditées en France et peu soutenues par les pouvoirs publics.
Il n'est certes pas très étonnant que les industriels de l'agrochimie
et du matériel agricole soient peu désireux que les agriculteurs reprennent
de l'autonomie de gestion dans leurs champs. Pourtant, ces pratiques
sont vertueuses d'un point de vue environnemental, aussi bien pour
préserver la qualité des sols que pour limiter les rejets de gaz à
effet de serre (grâce à une moindre consommation de carburant et à
un meilleur stockage du carbone dans la matière organique). Elles
ont aussi montré leur efficacité technique et économique. Elles devraient,
de ce fait, pouvoir concerner au moins la moitié des terres cultivées.
Retour haut de page
|